Jeudi 22 avril 2010
4
22
/04
/Avr
/2010
11:29
On utilise les lettres sans savoir à quoi elles réfèrent en réalité. Elles se changent en mots qui se déconnectent progressivement de la réalité.
Ils deviennent buées et nous enveloppent, nous caressent, nous chatouillent parfois. Ils deviennent des sortes d’arithmétiques auxquelles on ajoute un « s » au pluriel, un
« emment » pour qu’ils deviennent des adverbes et que on ne les accordent plus (enfin…). Parfois on en colle quelques uns avec un tiret et on sourit de voir enfin un
« cerf-volant » nommé, ou une « chauve-souris » prendre son envol. On peut enfin crier à cet idiot qu’il est
« casse-pied » sans se sentir grossier…
Mais ces lettres assemblées ne restent que des paroles. Il est rare qu’elles se matérialisent. Ces mots
demeurent fumée et vapeur et meublent tranquillement notre quotidien sans qu’on ne les interrogent plus sur leur véritable sens. Rare sont ceux qui nous heurtent, qui nous choquent, qui nous
effraient.
« Main armée » Ce terme a perdu toute sa contenance. On dit « braquage à main armée » sans plus savoir ce que ca signifie. Comme
si c’était devenu quelque chose de commun, d’habituel, une histoire déjà raconté, vu et revue, qui ne fait plus frémir personne…
Pourtant…
Je le revois, passer à coté de moi en criant sans que je n’entende plus rien. Je ne vois que sa main. Plus que sa main. Sa main bandée passer à hauteur de mes yeux. Avec une arme à feu.
C’est à ce moment précis que on prend conscience de la force des mots, celle que j’avais oublié. Ou peut être jamais vraiment assimilée.
Le temps se fige brusquement, je n'entend plus rien d’autre que ma voix intérieure. Elle parle sans relâche et si fort. Elle ne se laisse pas
respirer et tourne à toute vitesse, cherchant LA solution la mieux adaptée me mettant à l’abri. A l’abri de quoi ? De l’arme, de la main, de
l’homme et de sa folie ou de l’humanité toute entière ?
Et puis mes pieds se mettent en mouvement, sans suivre la voix intérieure. Ils piétinent, sans plus avancer. Ils avancent, sans même que on s’en rende compte. Ils tournent eux aussi, dans tous
les sens, se marchent dessus, trébuchent, font marche-arrière.
Ça surgit de partout, ca crie, ça parle, ça téléphone, ça cours, ça épie, ça tremble, ça talky-walky, ça aboie, ça menotte, ça se tasse dans les coins.
Le temps ne passe plus.
Et moi, coincée dans un petit recoin, je sens que beaucoup de choses s’écroulent à l’intérieur.